Le domaine ht : au-delà des difficultés ! (Por: Jean-Marie Raymond Noel - Haiti)

1. Chronique d’une mort certaine

La saga a commencé le 6 mars 1997 quand une note de IANA fit part de la délégation de la gestion du .ht à REHRED avec ACN comme contact technique (1). Il ne fallait pas encore à l’époque de beaucoup pour se voir attribuer ce privilège. La preuve est vite donnée le 13 mars quand, seulement sept (7) jours après, un e-mail de IANA vint retirer cette délégation à REHRED pour l’octroyer à FOCUSDATA (2), sur la base d’un fax reçu le même jour du Ministre des Affaires Etrangères d’alors, Fritz Longchamp(3). Cette lettre du ministre relaya en fait une requête de son homologue du ministère des Travaux Publics, Transports et Communications, Jacques Dorcéan, pour que le Groupe FOCUSDATA S.A puisse utiliser l’identification ht (4). Et le 17 mars, le REHRED constata que INTERNIC avait déjà modifié le contenu de sa base de données relative aux noms de domaine de premier niveau. Cette surprenante décision marqua le début d’une longue « agonie de fait » du domaine .ht. Je dis bien « agonie de fait » car la délégation a bien été attribuée, mais la gestion n’a pas pu être faite car il y a eu d’une part un lever de bouclier de la communauté internaute haïtienne contre cette façon de faire de IANA et d’autre part, aucune disposition réelle n’était prise par le bénéficiaire pour rendre effectif le .ht. Il faut reconnaître qu’à l’époque très peu de pays avaient déjà une gestion opérationnelle de leur domaine, même si la plupart avaient déjà obtenu la délégation (5).

Une forte mobilisation s’ensuivit dans les milieux concernés nationaux et internationaux pour porter IANA à revenir sur cette décision. Le message du 3 avril 1997 de Jon Postel (6) vint alors casser toutes ces velléités. IANA fit un choix clair, celui de violer ses propres règlements inscrits dans le paragraphe 3.6 du RFC 1591(7), indiquant que dans le cas de transfert de la gestion, la IANA doit recevoir une communication des deux organisations démontrant que l’opération se fait de façon consensuelle et que le nouveau gestionnaire comprend ses responsabilités. Les milieux avisés ne manquèrent pas de questionner cette attitude plutôt troublante de IANA (8) (9).

C’est dans ce contexte qu’il est entrepris de constituer un consortium national regroupant des institutions comme le Ministère de la Culture, le Ministère des Travaux Publics, Transports et Communications, TELECO, ACN, REHRED, la Faculté des Sciences de l’Université d’Etat d’Haïti, FOCUSDATA et appelé à reprendre la gestion du domaine après avis à IANA. Le REHRED considérait alors qu’une telle structure représente une solution adéquate pour une gestion efficace, démocratique, équitable et transparente d’une ressource collective. Mais le protocole d’entente ne fut pas signé le 30 mai 1997 par au moins trois de ces institutions : ACN, REHRED et TELECO. Dans des messages différents en date du 5 juin 1997, les deux premières justifièrent leur absence au ministère des Travaux Publics pour la formalité de signature par le manque de transparence et/ou la méthodologie de communication utilisée. Ce malentendu ne facilita pas les choses puisque des protagonistes profitèrent du report pour tourner dos à ce dossier, purement et simplement !

Entre temps, en lieu et place de FOCUSDATA le site de IANA fit mention de HintelFocus – consortium constitué de Hintelnet affiliée à MCI et Focusdata, fournisseur de services Internet haïtien - comme gestionnaire du .ht. Cela n’eut pas pour effet de rétablir la confiance (notamment des autres fournisseurs privés) ni même de renforcer la disponibilité de l’enregistrement sous le .ht. Le soi-disant gestionnaire n’était pas plus enthousiaste que les institutions locales demanderesses d’un nom de domaine. Celles-ci se donnèrent vite une voie de rechange en achetant à l’étranger les noms génériques .com, .net, .edu et .org. Pendant plus d’un an, la question du domaine .ht ne constitua plus un sujet d’attention. Le .ht sembla bel et bien mort !

2. Le défi du RDDH / PNUD

L’espoir renaît en 1998 quand le PNUD signa avec le gouvernement haïtien le premier projet sur les technologies de l’information. L’engouement pour celles-ci était tel qu’il n’était pas du tout difficile de mobiliser des institutions des secteurs public et privé, des associations et ONGs, des universités à l’intérieur d’un grand forum de réflexion et d’échanges. Le Réseau de Développement Durable d’Haïti (RDDH) est né, et avec lui, le dossier .ht revint sur le tapis ! Dès le premier atelier de travail sur le domaine Internet haïtien tenu le 1er juin 1999 à Port-au-Prince, les participants dont des fournisseurs de service, des utilisateurs retinrent le RDDH comme l’entité devant gérer le .ht (10). Le RDDH vint de passer son premier test d’importance. Trouver cette légitimité auprès d’acteurs aussi différents et avec des intérêts aussi divergents n’était pas chose aisée. Mais selon eux, le RDDH remplit les conditions de transparence, de neutralité, de durabilité, d’autonomie nécessaires à cette fonction.

Comment ramener les autorités gouvernementales, dont entre autres le ministère des Travaux Publics, Transports et Communications, le CONATEL, sur cette position ? Il faut en effet savoir que depuis le cas Haïti, la IANA dut recourir à une justification à posteriori dans un mémo en date du 23 octobre 1997(11) et préciser que « la IANA prend très au sérieux les désirs du gouvernement du pays et en tiendra grand compte dans toutes les discussions de transition ». La note de confiance obtenue par le RDDH de cette partie de la communauté internaute haïtienne ne suffisait pas. Il lui fallut aussi convaincre le gouvernement. Les difficultés apparurent dès les premiers contacts. Certains interlocuteurs gouvernementaux rejetèrent carrément l’option RDDH comme gestionnaire du .ht arguant qu’il s’agit d’une question d’intérêt national ; d’autres plus subtils interrogèrent la nature, le statut juridique, la crédibilité du RDDH, les ressources nécessaires. Les préoccupations ou réserves formulées seront une à une réglées avec rigueur et méthode : les serveurs DNS sont obtenus de l’USAID ainsi que des éléments de formation en avril 2001, le RDDH s’est constitué en fondation en octobre 2001, une assistance financière substantielle a été obtenue de FOKAL en juin 2002 par le RDDH, FOCUSDATA s’est formellement déchargé de la gestion du .ht en octobre 2001, etc. C’est dans la foulée de ces tractations que la formule – somme toute très heureuse – du consortium Faculté des Sciences de l’Université – RDDH a été proposée par l’équipe du ministre des TPTC Serge Raphaël en été 2000 et avalisé plus tard par le ministre Ernst Laraque, à l’occasion de la signature le 11 janvier 2002 du protocole d’accord tripartite octroyant la gestion du domaine au consortium. Un deuxième pas important venait d’être franchi par le RDDH !

Le plus dur est fait, pensa-t-on ! La démarche auprès de ICANN, ci-devant IANA, ne devrait être qu’une simple formalité administrative. C’était sous-estimer l’importance du plaidoyer direct dans ces genres de dossier. C’était sous-évaluer le temps réel requis pour l’établissement de partenariats institutionnels pour l’hébergement des serveurs à l’étranger (AFNIC en France, Université de Montréal, Université de Princeton aux Etats-Unis). C’était aussi et surtout ignorer que la IANA gardait en archives les retombées malheureuses de la première re-délégation du .ht en 1997. Pas question donc de se précipiter pour se retrouver, quelques jours ou quelques heures après la décision de re-délégation, avec une communauté sur le dos ! Les rencontres avec des officiels de haut rang de ICANN à Washington en juin 2002, à Genève en septembre 2003, à Carthage en octobre 2003 ont bien confirmé ces « réticences ». Le consortium fut donc soumis à un rude test de résistance et d’endurance jusqu’au 9 janvier 2004 quand, par décision de son Conseil d’Administration, l’ICANN a finalement approuvé la re-délégation de la gestion du domaine .ht. L’architecture opérationnelle de gestion, la charte de nommage, les procédures techniques sont finalisées. La dernière étape est franchie !

3. Des dispositions modernes

1) Le montage institutionnel mis en place a la vertu de renforcer le caractère de neutralité de l’entité gestionnaire, et de contourner certains problèmes de ressources, grâce à un partage équilibré des responsabilités.

2) Les mécanismes de gestion prévoient par ailleurs la constitution d’un Comité de Suivi et d’Orientation, représentatif des différents secteurs concernés, appelé à préciser les règles du jeu et à jouer le rôle d’agent « escrow ».

3) L’enregistrement se fera à travers un environnement compétitif, avec des prestataires préalablement accrédités qui auront le loisir de proposer à la clientèle des services à valeur ajoutée. Cela va certainement contribuer à accroître la demande.

4) L’enregistrement sous le .ht est ouvert à la diaspora haïtienne et aux entités étrangères situées en-dehors du pays.

5) Le consortium s’est déjà constitué un réseau relationnel très fort auprès d’entités internationales impliquées dans la gouvernance de l’Internet, ICANN, AFNIC et surtout auprès des entités régionales ARIN et LACNIC.

4. Un début très rassurant

Trois mois après le lancement officiel, le .ht se porte très bien (12) :

- 19 prestataires accrédités dont 10 évoluant en dehors du pays, soit 7 aux Etats-Unis, 2 en France et 1 au Royaume-Uni

- plus de 500 noms de domaine approuvés dont 424 actifs

- 276 noms enregistrés directement sous la racine ht

- 145 noms enregistrés en com.ht

- 49 noms enregistrés en net.ht

Les demandes d’enregistrement par des personnes ou institutions résidant dans d’autres pays représentent 70,5% contre seulement 29,5% de requêtes de noms de domaine émanant d’Haïti.

Au cours de cette première période de fonctionnement, il n’est pas relevé de situation d’interruption de service. Au passage, il convient de souligner la qualité du travail accompli par les contacts administratif et technique Stéphane Bruno pour le RDDH et Max Larson Henri pour la Faculté des Sciences de l’Université d’Etat d’Haïti.

Le consortium doit néanmoins

1) renforcer sa structure de gestion administrative afin de répondre dans les délais, paramètre fondamental dans la mesure de la qualité du service

2) encourager les prestataires de service locaux à créer une interface dynamique avec le client en ligne et à lui offrir des services à valeur ajoutée

3) entretenir un espace publicitaire pour convaincre les acteurs locaux à acheter du .ht.

Ces acteurs restent encore timides questionnant peut-être la fiabilité de la gestion du .ht. Il faut regretter par exemple que les extensions edu.ht et gouv.ht, deux zones restreintes pour lesquelles des prérequis sont exigés, attendent encore leur premier client.

La balle est dans le camp des institutions académiques, des universités, et du gouvernement. Derrière l’enregistrement sous le .ht, il y a de toute évidence un enjeu de visibilité institutionnelle et aussi de gouvernance.

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Bibliographie / Notes

1. http://som.csudh.edu/fac/lpress/articles/haiti.htm

2. http://funredes.org/funredes/domaine/actu_in/dl.txt

3. http://funredes.org/funredes/domaine/actu_in/d4.txt

4. http://funredes.org/funredes/domaine/ref/tptc.txt

5. http://www.iana.org/cctld/cctld-whois.htm

6. http://funredes.org/funredes/domaine/actu_in/d14.txt

7. http://www.isi.edu/in-notes/rfc1591.txt

8. The Cook Report on Internet, Septembre 1997

9. Quaterman, John S., Haïti, Déjà Vu, SunExpert Magazine, Février 1998

10. Beauchamps, J-M & Pimienta, D., Document Atelier de travail sur le domaine internet haïtien

11. http://www.iana.org/cctld/cctld-news1.htm

12. http://www.nic.ht

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Le domaine ht : au-delà des difficultés !

NOEL Jean-Marie Raymond

Professeur à l’Université d’Etat d’Haïti,<br<
Directeur National du Projet du PNUD «Haïti et Société de l’Information »

raymond.noel@undp.org, raynoel@rddh.org